La spiritualité maçonnique

Cet article est une adaptation d’une conférence présentée lors des Journées Portes Ouvertes de la Grande Loge du Québec, le 3 mai 2025. Le « je » a été conservé afin de garder le point de vue de son auteur.

Je me propose de présenter brièvement la spiritualité maçonnique en trois points. Dans un premier point, je vais circonscrire le sujet en interrogeant ce qu’est la franc-maçonnerie d’un point de vue métaphysique. Dans un deuxièmement point, je tenterai une définition de la spiritualité maçonnique et en quoi elle diffère des autres. Dans un troisième point conclusif, j’aborderai la question des complémentarités ou des rivalités avec d’autres spiritualités.

La franc-maçonnerie, d’un point de vue métaphysique

La franc-maçonnerie dite « spéculative » se développe en Angleterre avec la Grande loge de Londres, fondée en 1717 par la réunion de quatre loges. Le Grand Maître John Montagu confie alors à deux pasteurs le soin d’en écrire la Constitution : le pasteur presbytérien James Anderson et le pasteur anglican Jean Théophile Desaguliers.

Dans ces Constitutions, il est fait un récit mythique de la franc-maçonnerie à travers les âges. Ce récit validera pendant longtemps la thèse dite de la transmission : soit la transmission du savoir des bâtisseurs acquis depuis des temps immémoriaux à une société initiatique. Ce savoir n’est autre que la géométrie, science certes utilisée dans la construction des édifices, mais dont les philosophes déduisent une connaissance plus large. En effet, Platon la considérait comme une science majeure. Quoi que l’on puisse douter qu’il eut été inscrit au fronton de l’Académie d’Athènes cette devise : « Nul ne doit entrer ici, s’il n’est géomètre » (probablement une invention d’un historien allemand du début du XXe siècle), il est certain que la géométrie était considérée par Platon comme une science sacrée. Selon lui, c’est en étudiant le monde matériel et perceptible que l’on peut déduire la réalité du monde immatériel et imperceptible. Dans le Timée, il associe les quatre éléments : air, feu, terre et eau à quatre solides, concédant que le cinquième solide : le dodécaèdre (soit un polyèdre à douze faces) a quelque chose de divin. Ce sera Aristote qui reliera ce cinquième solide à l’éther, pensant que l’univers reposait sur cette matière imperceptible.

Il y a donc un savoir sacré que détiennent les géomètres, c’est-à-dire les bâtisseurs. Un savoir sacré qui devient un savoir secret puisque la franc-maçonnerie s’est organisée comme une société ésotérique, fondée sur un système initiatique et symbolique.

Petites définitions :

  • Ésotérique vient du grec esôterikós (« de l’intérieur »). Une société ésotérique est donc un groupe qui communique un message seulement à ses membres. À l’inverse, une société exotérique – du grec eksôteros (« plus extérieur ») – communique au vu et au su de tous. Par exemple, la religion catholique romaine célèbre des messes dans des églises ouvertes au vu et au su de toutes et tous.
  • Initiatique suppose que le membre ait acquis son statut après une initiation. Il me faut insister sur ce point, puisque la franc-maçonnerie n’est pas juste un club qui conditionne son accès à quelques critères et au paiement d’un membership. L’initiation est l’expérimentation d’un enseignement. Comme le disait René Guénon, elle équivaut à une seconde naissance spirituelle, provoquant « une vibration intérieure ».
  • Cette expérimentation – du moins en franc-maçonnerie – est vécue par le biais de symboles. Pourquoi des symboles ? Plus que des livres que l’on prend soin d’étudier, les symboles transmettent à la fois des émotions sensibles, une leçon de morale, un savoir intellectuel, et, parfois même, une expérience mystique. Ce sont là les quatre niveaux d’interprétation (appelés PaRDeS dans le judaïsme, soit le peshat; le sens littéral ; le remez, ou l’allusion ; le derash, l’allusion figurée et le sod, le secret).

Parce qu’elle cumule ces trois aspects : ésotérique, initiatique et symbolique, la franc-maçonnerie n’est pas une religion, n’est pas juste une fraternité et se présente un peu plus qu’un lieu d’apprentissage. Néanmoins, elle ambitionne la connaissance de soi.

Qu’est-ce que la spiritualité maçonnique ?

Il est donc difficile de définir la spiritualité maçonnique puisque, comme je viens de le dire, la franc-maçonnerie ambitionne la connaissance de soi. Le point de départ est ainsi ce « moi » qui change inexorablement selon les individus. L’expérience de vie, la religion, la spiritualité auront tendance à modifier l’expérience maçonnique.

Néanmoins, la franc-maçonnerie propose un socle commun qui est le symbolisme, lui-même relié à une mythologie. J’insiste sur le terme de « mythologie », car ce sont des récits mythiques dont il existe des versions concurrentes. Si on en croit Georges Dumézil, le mythe est un langage sociologique qui a pour fonction d’exprimer l’idéologie du groupe en expliquant et son environnement. Ainsi, les mythes maçonniques essayent d’expliquer la franc-maçonnerie à celles et ceux qui la pratiquent, offrant au symbole ce sens allusif figuré. Maintenant, et pour paraphraser le titre de la monographie de Paul Veyne : Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, les francs-maçons croient-ils en leurs mythes ? J’aurai tendance à répondre comme l’historien en disant que le rapport du mythe à la vérité est parfois complexe. Si certains francs-maçons ont une interprétation littérale des mythes, inversement d’autres n’y voient qu’une histoire destinée à émoustiller le bourgeois du XVIIIe siècle, aussi crédible que celle du Père Noël ou celle de la Fée des dents. À vrai dire, l’essentiel réside moins dans la vraisemblance de l’histoire racontée que dans sa pertinence par rapport aux codes symboliques propres à la société concernée. Donc ne développons pas ici la mythologie en tant que telle, mais questionnons plutôt ce qu’elle transmet.

La mythologie prend pour point de départ la construction du Temple de Salomon, et spécifiquement le personnage d’Hiram. En parlant d’Hiram, deux personnages  portent le même dans la Bible : le premier est le roi de Tyr, lequel fournit main-d’œuvre et matériaux à Salomon pour construire son Temple ; le second est l’ouvrier du temple, décrit comme « le fils d’une veuve de la tribu de Nephtali, et son père était un Tyrien, ouvrier en cuivre; lui-même était plein de talent et d’industrie, habile à tous les travaux du cuivre ».

De cette confusion naît une figure double, ambivalente, qui autorise plusieurs lectures. Et c’est précisément là où s’ingèrent des traditions différentes. Pour résumer, il existe trois traditions à la base de la franc-maçonnerie d’aujourd’hui :

  • La tradition biblique, principalement avec une lecture protestante. J’insiste sur ce point, car l’antimaçonnisme a indexé les symboles juifs et kabbalistiques, mais cette perspective biaisée par des relents antisémites. En effet, et pour reprendre la formule de Robert Jan van Pelt, « le temple maçonnique et la synagogue se démarquent » sur leur interprétation des symboles et des concepts. Cette tradition biblique est donc chrétienne par essence.
  • La tradition hermétique. Remarquons que l’hermétisme est lui-même lié à une figure double dans ce dieu Hermès Trismégiste qui assimile le dieu égyptien Thot au dieu grec Hermès. La franc-maçonnerie reprend de l’alchimie l’idée de transmutation, le dualisme entre la matière et l’esprit (présent chez Platon) et son interprétation de plusieurs symboles.
  • La tradition compagnonnique. De la franc-maçonnerie opérative, la franc-maçonnerie spéculative emprunte certes les symboles, mais aussi une vision de la fraternité et des valeurs morales propres aux corporations de métier.

À ces traditions, s’en ajoutent d’autres, plus ou moins présentes selon le rite. Un rite en franc-maçonnerie est un ensemble de pratiques qui définissent une cérémonie maçonnique. Ces rites peuvent avoir des symboles supplémentaires, des cérémonies différentes, et donc des inspirations qui diffèrent. Par exemple, la tradition biblique est importante dans le Rite Émulation, tandis que les traditions hermétique et compagnonnique y ont un impact moindre. La tradition hermétique le sera plus au Rite écossais ancien et accepté (REAA).  De ce fait, il transporte également d’autres traditions, dont le rosicrucisme, la kabbale et la tradition chevaleresque. Celle-ci est tout de même plus prégnante au Rite écossais rectifié (RER), lequel se base sur le mythe des chevaliers du temple et une mystique chrétienne assumée.

Ce très rapide tour d’horizon permet finalement d’avancer cette thèse : la franc-maçonnerie est d’essence néoplatonicienne. Par conséquent, elle facilite un syncrétisme de spiritualités initiatiques et de métaphysiques. Portée sur la connaissance, elle est à la fois l’héritière des Lumières et de bien des mysticismes. De ce fait, elle a en son centre l’être humain et sa volonté de cheminer vers la vérité pour se construire.

Conclusion : Complémentarités et rivalités

Dès lors, la spiritualité du franc-maçon varie. C’est pourquoi, on a tendance à répéter que le secret véritable de la franc-maçonnerie n’est pas dans ses rites et rituels (divulgués depuis longue date) ni même dans l’appartenance de ses membres. Ce qui ne peut être révélé, c’est l’étincelle intérieure que l’on vit lors de son initiation et qu’on cherche à comprendre tout au long de son cheminement.

Maintenant, il est certain que ce cheminement sera peut-être plus facile pour celles et ceux qui ont des accointances avec les traditions précédemment mentionnées. Un athée pourrait se sentir mal à l’aise à la Grande loge du Québec, notamment car il aura à prendre un serment sur un livre sacré, professer sa foi en un Grand architecte de l’univers entendu comme « Dieu », pratiquer un rite aux références bibliques et interpréter des symboles au dualisme marqué entre matière et esprit.

Alors, quand est-il des personnes non-chrétiennes ?

Avant d’ouvrir cette question, il est important de constater que le niveau de religiosité peut être problématique autant pour les chrétiens que les non-chrétiens. Je pense sincèrement qu’un fondamentaliste – au sens où cette personne est aux fondements de sa foi – vivra un inconfort certain face au syncrétisme détaillé précédemment. Qui plus est, il lui sera interdit de faire du prosélytisme en loge. Pis, il devra côtoyer des gens qu’il estime dans l’erreur et les considérer comme ses frères ! Par conséquent, la franc-maçonnerie ne plaît pas aux extrémistes de tout bord.

Maintenant que ceci est dit, revenons à la question : un juif, un musulman, un hindou, un sikh, bouddhiste ou autre, modérément religieux, peut-il trouver un écho à sa foi en franc-maçonnerie ? Il est certain que des symboles maçonniques sont universels et se retrouvent dans bien des traditions. Probablement certains symboles lui seront étrangers et il lui faudra un effort d’interprétation, mais exactement comme un ciseau peut être étranger pour une personne qui ne taille pas des pierres. La problématique survient pour les mythes tirés de la Bible. Pour cette dimension, je réitère la question : les francs-maçons croient-ils en leurs mythes ? L’histoire de Salomon et de son Temple sera probablement exotique pour certains, mais elle inspirera qui sait l’entendre et en comprendre le message. Maintenant, il peut être plus sensible pour certains d’appartenir à une loge dite de « Saint-Jean » (comme au REAA), de recevoir un grade de « rose-croix » et bien d’autres choses qui sonnent résolument chrétien. À mon sens, cet inconfort que ressentent certaines personnes est lié à leur mécompréhension de la symbolique car, ici, tout est symbole.

Alors, certes, certaines religions découragent, voire interdisent la franc-maçonnerie. Pour l’Église catholique, les francs-maçons risquent l’excommunication. Plusieurs cheikhs de l’islam sunnite, des ayatollahs de l’islam chiite ont édicté des fatwas. Certains rabbins, des pasteurs et autres ont émis de fortes critiques. Si des autorités religieuses dissuadent, parfois condamnent, il y a chez les francs-maçons une habilité à faire œuvre de raison ; cette raison qui préférera toujours la tolérance à l’exclusion, la sagesse à la croyance, le savoir à la conviction, afin de cheminer vers la vérité.

Une vérité qui n’est jamais donnée, et donc jamais acquise, faisant de cette vieille confrérie une école pour les cherchants.

Par Benny Wissembourg, 3 jour du 3 mois 6025.